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   Chapter 5 No.5

Confession de Minuit / Roman By Georges Duhamel Characters: 7459

Updated: 2017-12-04 00:02


Comme une veine de nourriture coulant au plus gras de la cité, la rue Mouffetard descend du nord au sud, à travers une région hirsute, congestionnée, tumultueuse.

Amarré à la montagne Sainte-Geneviève, le pays Mouffetard forme un récif escarpé, réfractaire, contre lequel viennent se briser les grandes vagues du Paris nouveau.

J'aime la rue Mouffetard. Elle ressemble à mille choses étonnantes et diverses: elle ressemble à une fourmilière dans laquelle on a mis le pied: elle ressemble à ces torrents dont le grondement procure l'oubli. Elle est incrustée dans la ville comme un parasite plantureux. Elle ne méprise pas le reste du globe: elle l'ignore. Elle est copieuse et Vautrée, comme une truie.

Le pays Mouffetard a ses coutumes propres et des lois qui n'ont plus ni sens ni vigueur au delà du fleuve Monge. L'étranger qui, venu du centre, se fourvoie dans la rue Blainville ou place Contrescarpe est, à de certaines heures, aspiré comme un fétu par le maelstr?m Mouffetardien. Et, tout de suite, la cataracte l'entra?ne.

La rue Mouffetard semble dévouée à une gloutonnerie farouche. Elle transporte sur des dos, sur des têtes, au bout d'une multitude de bras, maintes choses nourrissantes aux parfums puissants. Tout le monde vend, tout le monde achète. D'infimes trafiquants promènent leur fonds de commerce dans le creux de leur main: trois têtes d'ail, ou une salade, ou un pinceau de thym. Quand ils ont troqué cette marchandise contre un gros sol, ils disparaissent, leur journée est finie.

Sur les rives du torrent s'accumulent des montagnes de viandes crues, d'herbes, de volailles blanches, de courges obèses. Le flot ronge ces richesses et les emporte au long De la journée. Elles renaissent avec l'aurore.

Les maisons sont peintes de couleurs brutales qui semblent les seules justes, les seules possibles. Chaque porte abrite une marchande de friture, et l'ar?me des graisses surchauffées monte entre les murailles comme l'encens réclamé par une divinité carnassière.

Je vous raconte tout cela parce qu'au sortir de chez moi la rue Mouffetard fut la première étape de mon bonheur.

Il était près de cinq heures après midi. La rue Mouffetard s'apaisait: c'est le matin qu'elle a sa grande attaque.

Passer rue Mouffetard un jour où l'on est heureux, un jour où l'on est comblé, c'est une riche affaire. Je me laissai glisser jusqu'au lac des Gobelins, comme un voyageur en Pirogue au fil d'une rivière tropicale. Tout m'était révélation. Je parvenais de minute en minute à la plénitude.

Il y avait, dans les charcuteries, des filles charnues qui traitaient la vie comme une danse; elles honoraient les patés de gestes rituels, de caresses douillettes. Oh! les suaves patés!

Des ruelles sordides, comme le passage des Patriarches, recelaient une ombre couleur d'outremer, une ombre orientale où ma pensée poussait des reconnaissances conquérantes. J'escomptais la vue d'une belle marchande d'herbes cuites, une grande créature qui semble toujours alanguie par la charmante pesanteur de ses ornements naturels; cette vue me fut octroyée au passage, et juste à l'instant propice. Ce jour-là, était-il possible que quelque chose me f?t refusé?

Le verre de vin des Cinq-Terres brillait au dedans de moi comme une braise. J'avan?ais d'un pas aérien. J'étais couvert de bénédictions. J'étais promis à toutes les aventures.

Je fus, pendant plus de vingt secondes, savetier au creux d'une échoppe qui sentait le cuir de Russie. Vingt secondes: un demi-siècle de vie philosophique dans une retraite exigu? comme un dé à coudre.

Je fus marchand de marée, entre mille poissons coloriés de frais, au milieu d'un troupeau de langoustes que j'avais moi-même, à l'aube, tirées d'une mer f

umante, constellée d'archipels.

Je fus mara?cher, vigneron, toucheur de boeufs. Un régime de bananes m'emporta dans les sables, à la suite d'une caravane; mais le parfum des salaisons m'ouvrit aussit?t une ferme enfumée dans les solitudes cévenoles.

Comme c'est bon d'être heureux! Comme c'est simple, comme c'est facile! Vraiment, monsieur, comment les hommes s'arrangent-ils pour n'être pas toujours heureux, avec tout ce qui leur est donné pour ?a?

En arrivant à l'église Saint-Médard, j'aper?us un ancien camarade, un nommé Delaunay, que j'avais connu pendant mon séjour à la maison Mo?tier. Il achetait des tomates à l'une de ces commères qui encombrent de leurs paniers l'estuaire de la rue Mouffetard.

Il vint à moi d'un air accablé et me raconta toute une confuse histoire où il était question de sa femme malade, d'un enfant mort, que sais-je encore?

Je me sentis bouleversé; les larmes me vinrent aux yeux. J'étais si bon, ce jour-là! Dieu! que j'étais pitoyable et bon, ce jour-là!

Je ne pus contenir les élans de mon coeur; je dis à Delaunay:

--As-tu besoin d'argent? Parce que, tu sais....

Il refusa en me regardant avec étonnement, avec inquiétude. Moi, je le regardais avec effusion: mon ivresse annexait son désespoir. C'est peut-être monstrueux à dire, mais sa douleur excitait en moi une ardente sympathie qui ne m'était pas désagréable. Je lui dis:

--Puis-je te servir à quelque chose? As-tu besoin de moi?

Je me mis à sa disposition. Je lui promis de l'aller voir. Je le quittai sur des protestations de fidélité, de dévouement.

Je ne suis pas allé le voir. Je ne sais même pas ce qu'il est devenu et je ne me suis plus jamais inquiété de lui. Pourtant, ce jour-là, j'aurais sans doute sacrifié bien des choses pour qu'il ne f?t pas malheureux.

L'ombre qu'il jeta sur ma joie ne rendit celle-ci que plus éclatante. En moins de cinq minutes, elle avait repris complètement possession de mon coeur. Elle le remplissait comme une tumeur; elle était presque gênante, lourde à porter. Je vous en parle Beaucoup trop; de cette joie. Pardonnez-moi: ce n'était pas ma faute si j'avais de la joie ce jour-là. J'en étais tendu à crier.

Cette fameuse joie m'entra?na, comme une voile boursouflée entra?ne une barque sur les eaux; elle me fit remonter, à belle allure, la rue Monge, siphon puissant qui, vers le soir, suce le centre de la ville et répand un flot grouillant sur les régions du sud.

Un peu plus tard, je m'entrevis dans le paysage désert qui environne la Halle aux vins. Une rafra?chissante odeur de futailles éventrées folatrait le long des grilles: elle fut pour moi.

Je ne sais plus trop où je passai par la suite. Mes rêves se mêlaient sans cesse à l'univers sensible, si bien qu'en réalité je cessai d'exister dans un endroit précis jusque vers six heures. Peut-être même fus-je, pendant ce temps, en plusieurs lieux du monde, peut-être nulle part. A six heures, je me réveillai sur le bitume du boulevard Bourdon.

C'était une véritable épreuve. Le boulevard Bourdon est un lieu redoutable pour l'homme insuffisamment s?r de soi-même. Si vous n'êtes pas en état de grace, n'affrontez pas le boulevard Bourdon par un après-midi d'été. Il est triste et br?lant; le miroitement et les odeurs du canal donnent au promeneur un écoeurant vertige.

Je triomphai du boulevard Bourdon et débouchai glorieusement sur la place de la Bastille, retentissante comme une enclume et abreuvée de rayons.

Le faubourg Saint-Antoine me vit passer dans un brouillard ardent, comme un homme enivré de difficiles succès. Peu après, j'abordais la rue Keller, où habite Lanoue. Je continuais à dépenser mon bonheur avec prodigalité et je ne voyais pas le fond de ma bourse.

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