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   Chapter 4 No.4

Confession de Minuit / Roman By Georges Duhamel Characters: 7314

Updated: 2017-12-04 00:02


Une tempête erre sans cesse par le monde des hommes. Heureux les coeurs torrides qui en sont visités! Heureuses les campagnes desséchées que cet orage désaltère!

Je ne me cache pas d'avoir pleuré. Je n'ai que trop de choses à dissimuler, je peux bien avouer ces larmes-là: je leur dois le meilleur instant de ma vie.

Je vous l'ai dit, j'étais à genoux devant ma mère, j'étais prosterné devant tant de bonté simple, devant tant de divination affectueuse. Et je n'étais pas pressé de m'en aller, moi qui ne pense jamais qu'à changer de place.

Maman ne disait rien; elle avait posé ses mains sur ma tête. Elle devait être très émue; je sentais pourtant qu'avec la pointe d'un ongle elle grattait une petite tache au col de mon veston: elle est si soigneuse pour moi, si soucieuse de moi et si fière de moi, la pauvre femme, comme s'il était vraiment possible que quelqu'un soit fier de moi!

Je reprenais peu à peu mes esprits et je disais:

--Maman! Nous qui avons justement des difficultés d'argent.

Et ma mère de répondre, avec simplicité:

--Mais, mon Louis, nous n'avons aucune difficulté d'argent.

C'était vrai: nous étions pauvres, mais nous n'avions aucune difficulté d'argent. Je dus en convenir.

Peu à peu je me sentais envahi d'une joie rayonnante. Ma mère faisait ce que font toutes les mères dans ces occasions-là: elle me peignait, elle renouait ma cravate, elle passait sur mon visage une douce main que les travaux domestiques ne parviennent pas à rendre rugueuse.

Puis elle ouvrit l'armoire à glace, l'armoire de son mariage, et il y eut pour moi un fin mouchoir brodé, un peu d'eau de Cologne et même une dragée.

Je mangeai la dragée en contenant les dernières secousses de mes sanglots. J'avais dix ans, cinq ans, j'étais un tout petit, je me serais laissé bercer. En fait, je crois bien que je Me laissai bercer. Ne parlons pas de ?a.

Je comprenais très bien que maman ne me demanderait aucune explication. Rien que pour cela, j'aurais voulu me jeter encore une fois à ses pieds, embrasser ses souliers.

Eh bien, je fis mieux: je lui donnai toutes les explications imaginables. Je lui racontai toute ma journée; je la lui racontai dans tous les détails. Je n'omis rien, ni M. Jacob, ni mon doigt, ni l'oreille du gros bonhomme. Elle souriait, la pauvre femme. Le revolver la fit un peu trembler, mais elle se reprit vite à sourire, à rire même pour m'assurer que tout cela était sans importance, sans gravité.

Je sais, moi, que tout cela est important et grave. Ma mère fit toutefois en sorte de me le faire oublier. O le beau, le cher instant! Plus je m'humiliais devant cette sainte figure, plus je me sentais ennobli, grandi, racheté. Voilà une chose singulière et que je ne me charge pas de vous éclaircir.

Je revois encore une scène de cette journée mémorable: j'étais assis dans le fauteuil Voltaire, je parlais avec feu, avec ga?té, et ma mère, accroupie devant moi, me déchaussait tout doucement et me passait mes savates, car elle sait bien que je n'aime pas rester une couple d'heures à la maison sans mettre des pantoufles et de vieux habits.

Nous poursuivions notre entretien en riant aux éclats. Ma vie, mon avenir ne m'ont jamais paru plus limpides que ce jour-là. Jamais l'humanité ne m'inspira sympathie plus franche et plus dépourvue de réserves.

Tout ce que je touchais m'était accueillant et fraternel. Je passai dans ma chambre et j'eus l'impression que les meubles me saluaient d'un hourra silencieux.

Ma chambre est petite et encombrée. C'est mon royaume, c'est ma patrie. Je tiens, d'ancêtres inconnus, un vénérable canapé qui occupe toute une muraille entre la comm

ode et le lit. Pour bien suivre mon récit, je ne veux pas prendre en considération les quelques heures--que dis-je?--les innombrables heures infernales que j'ai consumées sur Ce canapé. Qu'il vous suffise pour l'instant de savoir que ce canapé est, à mes yeux, un lieu sacré, car c'est étendu sur lui que, parfois, j'ai possédé le monde en rêve.

Ce jour-là, sous sa housse décolorée, mon canapé me parut radieux. Il m'évoqua toutes les lectures que nous avions faites ensemble, car je lis toujours couché, pour oublier le Plus possible mon corps, pour être presque mort à ma propre vie et tout entier avec mes héros.

Je me mis à fureter dans la pièce afin de trouver un vieux bout de cigarette: un mégot bien froid, voilà ce que j'aime. Je laisse des cigarettes inachevées, exprès pour les retrouver le lendemain.

Je n'eus pas de peine à me procurer ce qu'il me fallait et je me mis à fumer, étendu sur le dos.

Je fumais chez moi, dans le fond de mon canapé, l'après-midi, un jour de semaine. En vérité, c'était extraordinaire, admirable. Le tabac avait un go?t d'autant plus miraculeux que l'on ne peut jamais fumer au bureau dans la journée. Je ne parle pas du dimanche, ce jour vénéneux! Le tabac avait donc un go?t de liberté, et la vie avait le go?t même du tabac.

Du canapé, j'apercevais les planchettes qui ploient sous le poids de mes livres. A regarder fixement le dos des volumes, je voyais l'ensemble onduler par petites vagues, comme l'eau d'un ruisseau. C'est une vieille illusion qui m'amuse encore, toutes les fois qu'elle ne m'horripile pas. Ce jour-là, j'en fus ravi.

Je passai, sur mon canapé, une heure grasse, succulente, concentrée, une de ces heures dont on peut parler pendant vingt ans. Puis j'allai jusqu'à la fenêtre pour regarder l'univers.

Nous étions au mois d'ao?t. Une fra?cheur d'égout montait de la chaussée, avec l'odeur des légumes et le cri des marchands à la petite voiture qui rampent sans cesse sur le pavé de mon quartier. La rue semblait profondément entaillée, au ciseau, dans la masse rocailleuse des batisses. Toutes les fenêtres étaient ouvertes et on apercevait les gens, comme on voit, à marée basse, sortir les bêtes d'une colonie qui habite dans le rocher.

Si vous ne connaissez pas la rue du Pot-de-Fer, faites-moi l'amitié de n'aller point l'explorer. Je sais qu'elle vous dégo?terait. Mais je n'aime pas à l'entendre dénigrer: je préfère être seul à en dire du mal.

Je distinguais, dans le fond des logements, toutes sortes de détails qui m'eussent, en d'autres circonstances, paru misérables, sordides et qui, ce jour-là, étaient curieux et touchants. J'aurais volontiers adressé la parole à certains voisins qu'en général je n'ai pas l'air de voir.

Ma mère m'appela. Je l'allai rejoindre en chantant à pleine poitrine, si bien que ma mère me dit pour la trois-millième fois:

--Dommage que tu ne veuilles pas apprendre le chant; tu as une jolie petite voix de ténor.

Maman m'avait encore fait une surprise: elle avait sorti de l'armoire deux verres fins comme des bulles de savon et un flacon de vin des Cinq-Terres. Nous tenons ce breuvage d'un vague cousin qui a séjourné en Italie.

Je ne suis pas du tout gourmand, mais ce verre de vin puissant me fut un délice.

Mère disait:

--Prends cela, avant d'aller voir Lanoue; prends cela pour achever de te remonter. Et, si tu veux rester à d?ner avec Lanoue, reste.

Cette goutte d'alcool transposa ma joie dans un registre tel qu'il me devenait indispensable de marcher, de me consommer, de m'user, de m'épuiser.

Je m'habillai de frais, embrassai ma bonne maman et me vissai à toute vitesse dans l'escalier.

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